Friday, February 10, 2006

UN CHIEN EN SORBONNE


Un chien en Sorbonne, vers une anthropologie du chien. Quel Corps?, n° 38/39 -octobre 1989, par Mavono Voutsy.
" Je ne sait comment m'expliquer un fait étrange qui boulversa ma vie de chien et qui aura sans doute des conséquences sur les divisions traditionnelles du savoir dans les sciences "humaines". Mon maître - quel mot incongru quand nous savons, nous autres chiens (Canis familiaris, variété urbanisée), que nous avons tout pouvoir sur nos compagnons à deux pattes (1) - m'a un jour emmené dans une belle et noble bâtisse, la Sorbonne, que les humains batisent parfois "temple du savoir". Fait surprenant, car en général je suis interdit de séjour dans ces lieux dits publics où grouillent les Homo sapiens sapiens (2).
Un jour d'avril 1984 donc, joyeux et de bonne humeur vagabonde, mon Jean-Marie me traina jusqu'à "l'Escholier", un bar situé place de la Sorbonne. Là, nous avons rencontré un grand et noble Monsieur, plutôt hilare, qui me tendit la patte chaleureusement en m'appelant "Jean-Marie" (il confondait sans doute) et en me demandant si ça allait ! Je reconnus immédiatement mon Louis-Vincent, l'ami des chiens, car j'avais déjà été invité chez lui où j'avais été royalement reçu. Il faut dire, entre nous, qu'on y bouffe pas que du Royal Canin et que c'est fichtrement bon de pouvoir aller quémander sous la table sans être réprimandé par Louis-Vincent ou Gisèle, même si certains invités ne comprennent pas toujours leur affection et leur intérêt pour moi, qui suis, il faut bien le dire, un peu remuant. Donc, car je raisonne comme un chien, Louis-Vincent, toujours souriant - je crois bien ne l'avoir jamais vu triste - nous explique avec un air vaguement conspirateur : "On va y aller". Oui, mais où ?
Me voilà trottinant entre nos deux compères, le temps de traverser la place de la Sorbonne où je ne manque pas de lever deux ou trois fois la patte. Et tant pis pour Chirac, cet emmerdeur avec ses "apprenez-lui le caniveau" ! Et nous les chiens, combien de fois n'avons nous pas surpris des "civilisés" en train de pisser contre un mur, dans un lavabo d'hôtel, entre deux bagnoles..., même en plein jour ? Avons-nous la prétention de leur enseigner les bonnes manières ?
 l'entrée d'une de ces "galeries" de l'Université, j'aperçois un uniforme de vigile - un de ces chiens de garde (3) en somme - qui me lorgne longuement avec cet air renfrogné et méfiant si caractéristique des hommes d'ordre. Mais Louis-Vincent - d'un mot ou d'un regard, je ne m'en souviens plus très bien - fait comprendre à cet "identifié à l'appareil" qu'aujourd'hui il va être question d'un "séminaire sur les chiens". On passe alors sans problème, puisqu'il ne saurait être question d'empêcher la "recherche scientifique". Jean-Marie, mon maître un peu "jeune chien fou" qui aime l'humour théorique et le sens du néologisme heuristique (il me dit les avoir hérités de Louis- Vincent), traduit immédiatement par "recherches de caninologie". Louis-Vincent surenchérit aussitôt en partant d'un grand éclat de rire qui résonne à l'entrée de la petite salle sombre et un rien poussiéreuse de son séminaire : "caninologie polémique" (4). Décidément, ces deux-là ensemble, ils sont pires que deux chiens. D'ailleurs, j'aimerais bien faire partie de leur meute, celle où j'imagine Louis-Vincent grand meneur de la horde des thanato-anthropologues, des canino-anthropologues, des afro-anthropologues, des fantasmo-anthropologues, des mytho-anthropologues et autres out-of-body and near-death-experience anthropologues (5).
Après le rituel d'ouverture traditionnel et les paroles de bienvenue adressées aux représentants de l'espèce savante, Louis-Vincent déclare devant une assemblée médusée, amusée et complice il faut le dire, car avec Thomas elle a dû en entendre des vertes et des pas mûres (6), que moi, Voutsy, j'était aujourd'hui l'objet d'étude d'une discipline en voie de constitution : l'anthropologie du chien !
Mon maître Jean-Marie me perche sur le bureau pour que tout le monde puisse me contempler et Louis-Vincent me caresse les oreilles avec malice, bien heureux de cette bonne farce faite aux fonctionnaires de la pensée qui se disent chercheurs. Je suis à la fois frétillant de joie méthodologique et un peu gêné par ces humanoïdes associés qui me regardent comme un extra-terreste ou un chien de cirque (7). Il faut dire que j'en vois de toutes les couleurs devant moi. Les hommes sont comme les chiens, aussi divers et inclassables qu'eux : il y a des gros, des gras, des maigres, des petits, des grands, des blancs, des noirs, des jaunes, à poils ras, sans poils, à poils longs, avec des yeux bleus, avec des yeux noirs, d'autres encore qui ont des oreilles, des fronts, des bouches, des dents d'une grande diversité. Je me dis donc qu'il y aurait là matière à anthropométrie d'un point de vue de chien, si mon maître, Jean-Marie, réticent à toute idée de classification anthropomorphique ou "raciale", ne m'avait mis en garde contre cette manie de taxinomanie, du classement, du rangement catégoriel, de la typologisation "essentialiste" qui débouche toujours sur le racisme et le refus des différences au nom des normes et des normalités. Je ne peux quand même me défaire de l'idée que les zoologistes ont bien réussi à nous classer, nous autres chiens, donc pourquoi pas les humains ? Commence alors un duo savant entre mon maître et Louis-Vincent sur les principes de classification des canis familiaris dont je suis un représentant atypique, hybride, métissé.
COMMENT PEUT-ON ÊTRE CHIEN ?
"La classification des races de chien, affirme Pierre Mégnin, est extrêmement difficile à cause de leur grand nombre et de leurs nombreuses variétés; et puis, une classification qui sera exacte aujourd'hui ne le sera plus dans dix ou vingt ans, à cause de la facilité avec laquelle on modifie le caractère des races, ou on crée de nouvelles" (8). La classification des chiens met en jeu non seulement la question de leur origine, unique ou diversifiée (9), mais aussi la question du lien, direct ou indirect, entre eux. Il n'existe pas pour les chiens de classification rationnelle, comme par exemple pour les éléments chimiques ou les éléments de phonologie. C'est la raison pour laquelle les divers auteurs ont tenté de procéder à des mises en ordre empiriques basées soit sur des caractéristiques morphologiques (crâne, oreilles, pelage, taille, etc.), soit sur des traits de comportement, soit enfin sur les fonctions et rôles du chien. Dès 1755, Buffon repérait trois classes, suivant la forme et le port des oreilles : les chiens à oreilles droites : chien de berger, de Sibérie, de Laponie, du Canada, etc.; les chiens à oreilles en partie droites : le lévrier, le grand danois, les mâtins, etc.; les chiens à oreilles molles et tombantes : chiens courants, bassets, épagneuls, etc.
Parmi les innombrables classifications morphologiques on peut citer celle qui, combinant la silhouette et les proportions générales du corps, distingue les longilignes qui sont sveltes, de grande taille, aptes à la course et vifs, par exemple le lévrier ou le barzoï; les brévilignes qui sont courts, trapus, ramassés, de taille en dessous de la moyenne, par exemple le bouledogue anglais; les médiolignes qui constituent la plus grande partie des chiens; ce sont des chiens aux proportions harmonieuses, leur hauteur en général égale à leur longueur: bergers allemand, épagneuls, pointers; les hypermétriques qui sont des chiens de très grande taille avec un développement musculaire important, comme par exemple le dogue allemand ou le danois; les ellipsométriques, ou nains, comme le Chihuahua ou le Toy terrier de taille minuscule, rarement au-dessus de vingt centimètres, au crâne globuleux, aux yeux saillants, aux membres grêles. Enfin en 1896 Pierre Mégnin établissait une classification scientifique plus précise :
-les lupoïdes sont des chiens dont la tête est en forme de pyramide horizontale avec des petites oreilles généralement dressées, le museau est allongé et droit, les lèvres sont petites, serrées, la lèvre supérieure ne déborde pas la base des gencives inférieures. L'exemple de ce groupe est le berger allemand, prototype de tous les chiens qui ont une "tête de loup", notamment les chiens du Grand Nord (Husky, etc.)
-les bracoïdes ont une tête prismatique, leur museau est aussi large à l'extrémité qu'à la base, le "stop" est bien marqué, les oreilles sont tombantes, les lèvres longues et flottantes, la supérieure débordant le niveau de l'inférieure. Ces chiens sont pour la plupart des médioloignes : par exemple le Dalmatien.
-les molossoïdes ont la tête massive, ronde ou cuboïde, les oreilles sont petites, tombantes, le museau est court, un stop très atténué leur donne un profil concave, les lèvres sont épaisses et longues. Ils possèdent un corps massif, bréviligne, supporté par des membres puissants. les types normaux sont de grande taille : par exemple le Saint-Bernard ou le dogue de Bordeaux.
-les graioïdes dont la tête est en forme de cône allongé, le crâne étroit, les oreilles dressées, petites ou couchées en arrière. Leur museau est très long et mince, en ligne droite avec un stop quasi inexistant, le ventre relevé et la poitrine descendue, les lèvres sont minces, courtes et serrées, le corps est élancé, les membres grêles : exemple le lévrier persan(10)...

DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L'ANIMAL

Préambule
Considérant que la vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s'étant différenciés au cours de l'évolution des espèces,
Considérant que tout être vivant possède des droits naturels, et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers,
Considérant que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels provoque de graves atteintes à la Nature et conduisent l'homme à commettre des crimes envers les animaux,
Considérant que la coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par l'espèce humaine du droit à l'existence des autres espèces animales,
Considérant que le respect des animaux par l'homme est inséparable du respect des hommes entre eux,
Il est proclamé comme suit :
Article 1
Tous les animaux ont des droits égaux à l'existence dans le cadre des équilibres biologiques. Cette égalité n'occulte pas la diversité des espèces et des individus.
Article 2
Toute vie animale a droit au respect.
Article 3
1) Aucun animal ne doit être soumis à de mauvais traitements ou à des actes cruels.
2) Si la mise à mort d'un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d'angoisse.
3) L'animal mort doit être traité avec décence.
Article 4
1) L'animal sauvage a le droit de vivre libre dans son millieux naturel et de s'y reproduire.
2) La privation prolongée de sa liberté, la chasse et la pêche de loisir, ainsi que toute utilisation de l'animal sauvage à d'autres fins que vitales, sont contraires à ce droit.
Article 5
1) L'animal que l'homme tient sous sa dépendance a droit à un entretien et à des soins attentifs.
2) Il ne doit en aucun cas être abandonné, ou mis à mort de manière injustifiée.
3) Toutes les formes d'élevage et d'utilisation de l'animal doivent respecter la physiologie et le comportement propres à l'espèce.
Article 6
1) L'expérimentation sur l'animal impliquant une souffrance physique ou psychique viole les droits de l'animal.
2) Les méthodes de remplacement doivent être développées et systématiquement mises en oeuvre.
Article 7
Tout acte impliquant sans nécessité la mort d'un animal et toute décision conduisant à un tel acte constituent un crime contre la vie.
Article 8
1) Tout acte compromettant la survie d'une espèce sauvage et toute décision conduisant à un tel acte constitue un génocide, c'est-à-dire un crime contre l'espèce.
2) Le massacre des animaux sauvages, la pollution et la destruction des biotopes sont des génocides.
Article 9
1) La personnalité juridique de l'animal et ses droits doivent être reconnus par la loi.
2) La défense et la sauvegarde de l'animal doivent avoir des représentants au sein des organismes gouvernementaux.
Article 10
L'éducation et l'instruction publique doivent conduire l'homme, dès son enfance à observer, à comprendre et à respecter les animaux.
La Ligue Internationale des Droits de l'Animal

Bibliographie d'anthropologie caninophile et d'anthropologie animale

En construction...

  • QUEL CORPS?, n°38/39, "Une Galaxie Anthropologique. Hommage à Louis-Vincent-Thomas", octobre 1989. "Un chien en Sorbonne", Mavono voutsy, pp. 353-379.
  • PRETENTAINE, "Philosophie et Postmodernité", n° 5 -mai 1996. "La société des chiens, approche anthropologique de l'univers canin", Fanny Bonneau, pp . 255-260.
  • PRETENTAINE, "Anthropologie de l'Ailleurs, présence de Louis-Vincent Thomas. n° 7/8 -Octobre 1997, IRSA, Montpellier. "Un chien se meurt...", Jean-Marie Brohm, pp. 297-310.
  • PRETENTAINE, "Le Vivant", n° 14/15 -décembre 2001.
  • TOBIE NATHAN, "Psychanalyse et copulation des insectes", La pensée Sauvage, Grenoble, 1979.